Extrait

On peut facilement douter que d’heureux événements puissent naître d’un malheur. C’est pourtant ce qui arrive au héros de La malchance d’Austin.

De son lit d’hôpital, Austin pouvait voir le profil du docteur Lajoie dans la chambre d’Isabelle. Le médecin semblait faire des manipulations à la jambe de la jeune fille. Ça durait depuis un bon quart d’heure. D’après ce qu’Austin avait pu comprendre, sa voisine avait été opérée à la jambe droite parce qu’elle était plus courte que l’autre. Austin attendait avec impatience que le médecin sorte de la chambre, car il s’était enfin trouvé une excuse pour aller faire la connaissance de sa voisine.
Austin était patient à l’hôpital Shriners de Montréal depuis deux semaines. Ça faisait maintenant huit jours qu’Isabelle occupait la chambre d’à côté et il n’avait cessé de scruter les allées et venues de tout un chacun. Les parents de la jeune fille lui rendaient visite chaque jour, de même que son petit frère, un garçon turbulent à la chevelure blonde comme sa sœur. Chaque fois que celui-ci venait à l’hôpital, il mettait l’étage sens dessus dessous. Quand il ne renversait pas une bassine, il cassait un vase ou coursait dans le corridor avec le fauteuil roulant d’Isabelle, heurtant au passage personnel, patients et visiteurs.
Au bout de vingt longues minutes, le docteur Lajoie sortit enfin de la chambre d’Isabelle. Sans perdre une seconde, Austin sauta dans son fauteuil roulant et traversa le corridor aussi vite qu’il le put.
– Ça te dirait de venir voir une partie de hockey avec moi demain soir? dit-il sans entrée en matière.
– Pardon? fit Isabelle sous le coup de la surprise.
– Tu veux venir voir une partie du Canadien avec moi demain soir?
– Euh… Je ne te connais même pas.
– Ah non? Pourtant, tout le monde me connaît ici. Surtout depuis ma conférence de presse.
– Quelle conférence de presse?
– Tu ne m’as pas vu à la télé?
– Non. Je n’écoute pas la télé. Je préfère lire des romans.
– Tu n’as pas vu ma photo dans le journal?
– Je ne lis pas le journal. Je lis juste des romans.
– Ah, fit Austin, l’air déçu.
– Tu en lis, toi, des romans? demanda Isabelle.
– Euh… ouais, ça m’arrive, mentit Austin, négligeant d’avouer que, selon lui, les romans c’était fait pour les filles.
– C’est quoi ton nom? demanda Isabelle.
Elle ne l’avait pas vu dans les médias. Tant pis.
– Je m’appelle Austin.
– Moi c’est…
– Isabelle! s’empressa-t-il de dire.
– Comment sais-tu mon nom?
– Ton p’tit frère n’est pas très discret. Quand il vient te voir, c’est toujours Isabelle par-ci, Isabelle par-là.
– C’est vrai, dit-elle avec un sourire. Austin, ce n’est pas commun comme nom.
– Non. C’est mon père qui a voulu m’appeler comme ça. Ma mère dit qu’il était un maniaque de Mini Austin Cooper.
– Il « était »…  Il ne l’est plus?
– Non. Plus depuis qu’il est mort.
– Oh. C’est plat, fit Isabelle.
– Ouais, mais je ne l’ai pas connu.
– Ah non?
– Non. J’avais six mois quand il est mort alors…
– C’est plat quand même. Moi, je ne sais pas ce que je ferais si je perdais mon père.
– C’est différent. Moi, c’est comme si je n’en avais jamais eu.
– Ouais. Tu es ici pourquoi?
– À cause de ma jambe, répondit Austin.
– Qu’est-ce qu’elle a?
– Tu ne m’as vraiment pas vu à la télévision?
– Non.
– Le docteur Lajoie a fait une conférence de presse pour parler de mon cas. Il dit que c’est une première mondiale. Regarde!
Austin leva la jambe droite de son pyjama. Isabelle se redressa dans son lit pour mieux voir.
– C’est une jambe bionique, dit Austin en tapant dessus.
– Bionique?
– Oui. Le docteur Lajoie m’appelle Steve Austin. Il paraît que c’était un homme bionique à la télévision dans l’ancien temps.
– Ah oui?
– Ouais. Le genou et la cheville sont… électro… bio… magnéto… quelque chose. J’ai pas encore tout compris. C’est des chercheurs de l’Université McGill qui l’ont développée. Je suis le premier à en recevoir une.
– Ah oui? Pourquoi?
– Parce qu’ils ont trouvé que j’étais un bon candidat et que…
– Non, je veux dire pourquoi est-ce que tu as eu besoin d’une prothèse?
– Ah! C’est parce que ma jambe, ma vraie jambe, a été arrachée.
– Arrachée!?!? dit Isabelle en crispant le visage.
– Oui. Ben en fait, elle a été broyée, comme dit le docteur.
– Comment c’est arrivé?
– Je ramassais des balles de foin avec mon oncle, ben mon grand-oncle, c’est l’oncle de ma mère…
– Tu vis sur une ferme? dit Isabelle.
– Oui.
– Où?
– Pas loin de Moose Jaw.
– Tu parles d’un nom. C’est où?
– En Saskatchewan.
– En Saxka quoi?
– Sas-kat-che-wan. C’est dans l’ouest.
– Ah oui. Tu es loin de chez toi, ici.
– Oui, et j’ai hâte de retourner à la maison.
– Alors, qu’est-ce qui est arrivé à ta jambe?

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